Solidarité Ukraine
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Vivre après le goulag


Les retours des camps et de déportation commencent pour une minorité au lendemain de la guerre, mais la grande vague des amnisties et libérations débute après la mort de Staline et se prolonge jusqu’au début des années 1960.

Prisonniers et déportés rentrent, après un long voyage, dans un pays natal inconnu, qui a changé de régime politique et parfois de frontières (Pays baltes, Pologne et Ukraine occidentale), dans des familles souvent décimées par la guerre et la répression, et soumises, comme toute la population, à un contrôle systématique de leur histoire.

Cacher et taire les traces de ce passé dangereux pour tenter de reconstruire une vie dans un monde social aux contraintes multiples et protéger ses proches, est une stratégie partagée par les survivants et leurs familles. 

Mais le silence dans lequel cette stratégie les enferme imprime aux souvenirs du retour et de la réinsertion le poids douloureux de la solitude et de l’isolement, doublé par l’éloignement des compagnons de détention.

Pour la plupart, malgré tous leurs efforts, le stigmate de ce passé infamant fera de la quête d’un logement légal, d’un travail, de la reprise des études, ou de l’entrée dans les organisations de masse, un parcours semé de frustrations et de dangers.

Ce n’est qu'à la fin des années 1980 que la pression politique se relâche et que, petit à petit, paroles et souvenirs refont surface dans l’espace familial et public.

Texte : Marta Craveri et Anne-Marie Losonczy 

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Irina Tarnavska raconte son retour

Dans cet extrait, Irina Tarnavskaia évoque les difficultés auxquelles elle s'est heurtée lors de son retour en Ukraine.

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Marytė Kontrimaitė garde le silence (VO - russe)

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Marite Kontrimaite ne parlait pas de ce passé : « A quoi bon ? Il y a rien eu d'extraordinaire. » Mais en 1987, elle l'a révélé publiquement.

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Iaroslav Pogarski raconte son exclusion du collectif de l'école (VO - russe)

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«Je n’ai pu devenir ni pionnier, ni komsomol, je n’ai pu entrer dans aucune organisation. Vous imaginez, comme c’est douloureux !
Quand les komsomols de la classe se réunissent, moi, Pogarskij, je dois sortir !
Quand la classe va récolter des plantes médicinales, “Pogarskij, tu ne viens pas !”
Quand la classe va nettoyer la rue, “Pogarskij, toi, tu restes ! Seuls viennent les komsomols.”
Vous savez, ça laisse une blessure profonde dans l’âme.
Mon père disait, je me souviens de ses mots, il disait “mon petit, tant que tu peux, étudie ! Toutes les portes sont fermées devant nous. Tant que tu peux, étudie !”

Le fait qu’on ne m’invitait jamais aux manifestations, ça a marqué mon caractère. J’ai fini par les éviter. Quand un collectif se rassemblait, je ne m’en mêlais pas. Je savais que ce n’était pas pour moi. C’était très dur.

Ça a marqué mon caractère quand j’étais enfant. Ça m’a influencé plus grand et ça continue à m’influencer.»

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Klara Hartmann, stigmatisée à son retour

«Moi aussi, je me sentais mieux. Mais mon mal du pays n’a pas cessé. C’était terrible : on est loin au milieu du néant. On voit l’air vibrer à cause de la chaleur, comme dans un four qu’on chauffe. Et on regarde et on se dit : “Mon pays est quelque part par là.” Et j’avais un désir si fort de rentrer à la maison même si je savais que je n’avais personne, parce que ma famille était partie. Si je rentrais, que trouverais-je alors que je n’ai personne ?

Vous n’aviez pas de frères ni de sœurs ?
Non. Je n’avais pas de… je n’en sais rien ! Ma vie familiale est comme ça : je ne sais absolument pas qui, quoi, comment. On m’a juste dit qu’ils étaient morts et… plus tard, j’ai trouvé un cousin qui vit encore aujourd’hui. Ils habitent à Kàl. Il était vraiment, comme je m’en souviens, la seule personne que je sentais appartenir à ma famille… mais rien d’autre. Lui aussi était seul. Vraiment, je n’ai pas su trouver une personne à laquelle je me sente plus proche. Mes parents adoptifs, pourtant, sont rentrés à la maison. Mais lui a été emprisonné et est mort là-bas, et elle a perdu la raison. En somme, toute la famille s’est entièrement décomposée.
Je suis rentrée. Je n’osais pas beaucoup me faire remarquer parce qu’au retour, nous étions tous considérés comme des ennemis de la patrie, des traîtres. Même ceux qui savaient nous parlaient peu, de peur de poser une question ou d’apprendre quelque chose qu’ils ne devaient pas savoir. Et tout ça s’est petit à petit estompé. Ces 9 ans ont quand même effacé beaucoup de choses…

Ça a duré 9 ans donc…
Oui… Ces 9 ans ont effacé beaucoup de choses en moi aussi. J’ai fini par avoir le sentiment que j’étais de nulle part. Pour être sincère, j’avais même peur quand on nous a mis dans le train de retour. J’avais peur : “Où vais-je aller ? Que va t’il m’arriver ?”. Parce que je ne savais rien de la Hongrie, de comment ça se passe ici, quelles sont les circonstances. On ne savait rien. En tout cas pas moi.»

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Le difficile retour de Antanas Seikalis

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«J’ai beaucoup souffert avant de réussir à me caser. Je n’avais pas de propiska, le permis de résidence, vous savez, à ce moment-là il en fallait un, sans ce permis on ne pouvait pas vivre. Pendant une année entière, j’ai vécu dans des toilettes ! Elles ne fonctionnaient plus comme toilettes, naturellement ! Mais mon lit pliant était là et ma table aussi ! Et il fallait même payer un loyer pour ces toilettes ! J’étais renvoyé d’un travail à l’autre, je travaillais deux mois, un mois, et quand le KGB l'apprenait, il ordonnait  que je sois viré. Surtout il était important que je ne travaille pas avec les jeunes, ils disaient : "Virez ce sale type" !»

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Les discriminations envers les anciens déportés

Austra Zalcmane et surtout sa sœur aînée firent face à des restrictions dues à leur ascendance : filles d'un ennemi du peuple, déportées en Sibérie, elles doivent rédiger leur autobiographie avant d'accéder à une place à l'université ou à un poste professionnel et sont parfois écartées. Elles apprennent à masquer leur origine.

Austra a également refusé de renier la mémoire de son père, et ne put alors rejoindre les Jeunesses communistes (Komsomol).

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Le choix du silence pour continuer à vivre

« MG. Peut-être pourriez-vous nous raconter et nous expliquer les circonstances de votre arrestation en 1945, si vous le pouvez, si vous le voulez.
UE. Oui, bien sûr.
MG. Je veux dire, si c’est difficile de parler de quelque chose, alors dites-le.
UE. Non, j'ai déjà tout écrit, je veux dire, je pourrais en parler. Je voudrais juste ajouter quelque chose avant. Pendant les quatre semaines qui ont précédé mon entrée à l'école, j'ai essayé de reconstituer ce transport de Fünfeichen à Brest-Litovsk, ce que j’ai certainement bien réussi à faire. Mais là, j’ai compris soit tu faisais face à ton passé, soit à ton avenir. À partir de ce moment-là, j'ai complètement refoulé le camp. Et les enfants ne savaient pas que j’avais cédé à cette pression, que je ne l’avais pas brisé. Pas parce qu’il était interdit d’en parler, étrangement, je n’ai rien signé qui m’interdise d’en parler, et je n’ai pas été embêté. Mais nous étions assez intelligents pour ne pas en parler à nos proches. Et de toutes façons, personne ne voulait savoir, et il faut le dire aussi, personne ne voulait savoir. Même la lettre écrite au New York Times qui n’est pas prête pour être éditée. En dehors des KZ [camps de concentration nazis] il n’y avait plus d’espaces après 1945. L'atmosphère était contraire à tout cela. Et, de mon point de vue, l’éclaircissement de la dictature nazie est en cours, mais la terreur rouge est presque toujours un sujet tabou. »